Avant Scrutin

Apr
29

Macron, “candidat-monde”

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C’est un parcours sans fautes. Normalien, énarque, inspecteur des finances, banquier d’affaires chez Rothschild, secrétaire général adjoint de l’Elysée puis Ministre de l’Economie, à quoi pouvait rêver Emmanuel Macron si ce n’était un destin présidentiel ?

Alors que la Gauche s’empêtre dans son bilan et ses querelles internes, commentateurs et observateurs politiques n’ont que cette question à la bouche : peut-il être candidat ?

A la faveur de sondages flatteurs, d’une communication « En Marche », le sémillant Emmanuel Macron serait devenu en l’espace de quelques mois le remède au mal français, le ré-enchanteur du rêve républicain.

Libéré de ses chaînes, Macron avance en candidat autonome, qui se suffit idéologiquement, économiquement et culturellement à lui-même. Il est le candidat de « l’économie monde », pour paraphraser modestement Braudel (1)Ferdinand Braudel, La dynamique du capitalisme, 1985, à partir duquel doit s’exercer une influence sur les marges et les périphéries.

Son positionnement politique le prouve (et l’éprouve) un peu plus chaque jour. Il assume le schisme idéologique à gauche, revendique un positionnement social-libéral, prône la mobilité, la fluidité, les opportunités offertes par les flux migratoires. Le ministre est à l’image d’une France bien dans ses baskets, à l’aise avec la mondialisation, il est le candidat tant attendu des métropoles-archipels, il est le « candidat-monde » incarné.

Le récent sondage Ifop/Sud Radio d’avril 2016 (2)LES FRANÇAIS ET LA CANDIDATURE D’EMMANUEL MACRON À L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 2017, http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=3327 confirme parfaitement cette hypothèse. Plébiscité par les professions libérales et les cadres supérieurs, électorat pleinement connecté aux « métropoles mondialisées », le défi de Macron serait-il de devancer la recomposition politique du pays ou de convaincre le peuple de lui confier son destin ?

A la mythologie de la Vème République et de son antienne : « la rencontre d’un homme et d’un peuple », s’adosse toujours une réalité socio-démographique. Cette réalité ne ment pas. Révélée par le géographe Christophe Guilluy (3)Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014, 60% de la population française vit aujourd’hui dans une France qu’il qualifie de « périphérique ». Une France composée de petites et moyennes villes, de zones rurales, toutes éloignées  des bassins d’emploi les plus dynamiques.

Une France que l’on pourrait qualifier de populaire, composée majoritairement d’ouvriers, d’employés, de petits paysans, d’indépendants, de classes moyennes déclassées qui voient dans la mondialisation et son corollaire à la désindustrialisation une menace économique, sociale voire culturelle. Ce qu’incarne idéologiquement le « candidat-monde » est à l’opposé de cette vision.

Demandez à un ouvrier de Gandrange ce qu’il pense de la mondialisation, de la révolution numérique, de la flexibilité salariale, de l’immigration… Les résultats aux dernières Européennes et Régionales se passent de commentaires à ce sujet.

En se replongeant de nouveau dans les sondages, il est intéressant de constater les intentions de vote de cette « France périphérique », surreprésentée par la catégorie statistique des CSP-. Emmanuel Macron y plafonne à 10% d’intentions de vote au premier tour des élections présidentielles. Très clairement, son positionnement trans-partisan et libéral ne suscite pas l’espoir chez le « ventre » de la population (même constat chez les indépendants et les chômeurs). A titre de comparaison, Marine Le Pen oscille entre 40 et 50% d’intentions de vote chez cette même catégorie.

La candidature d’Emmanuel Macron ne serait-elle finalement qu’une projection fantasmée d’un électorat  privilégié, devançant les jeux et les enjeux de la « modernité » ?

Pour répondre à cette question, intéressons-nous de plus près au parcours politique d’Emmanuel Macron. Celui-ci est intimement lié à celui de François Hollande et il n’est pas compliqué de  comprendre, chez ces deux hommes, la convergence des points de vue qui les unissent.

Souvenez-vous de cette phrase prononcée par le candidat Hollande au moment de Florange : « Perdre les ouvriers, ce n’est pas grave »(4)Cécile Amar, Jusqu’ici tout va mal, Grasset, 2014. Un séisme dans l’histoire de la gauche, discrètement amorcé par la publication du rapport de Terra Nova « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? »(5)Terra Nova | Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? tnova.fr/rapports/gauche-quelle-majorite-electorale-pour-2012.

Le positionnement de Macron n’est donc que le signe avant-coureur d’une nouvelle coalition de gauche. Exit la classe ouvrière et l’électorat populaire, l’urgence est maintenant de préempter l’électorat de gauche et de droite modéré, protégé, en phase avec les principes de libre échange et de mobilité.

En toute hypothèse, Emmanuel Macron ne se présentera pas en cas de candidature de François Hollande.  Mieux,  il lui bloque la candidature d’éventuels concurrents tout en préparant le terrain à un habile « ticket électoral » qu’ils espèrent tous deux gagnants. Le lancement de « Hé Ho la Gauche », valide cette thèse, la nouvelle coalition sociale-libérale, non-majoritaire, sait qu’elle devra pour l’emporter, s’adjoindre une partie de la gauche de parti.

S’il venait finalement à se déclarer, Emmanuel Macron devra immanquablement conforter les attentes de cette France périphérique, majoritaire, moduler son discours en mettant en avant son désir de protection et de ré-industrialisation des territoires (auquel il s’attelle depuis quelques semaines (6)Solène Davesne, “Emmanuel Macron dans les pas d’Arnaud Montebourg”, http://www.usinenouvelle.com/editorial/emmanuel-macron-dans-les-pas-d-arnaud-montebourg.N388100) tout en expliquant en quoi les bénéfices de la mondialisation peuvent être une chance à condition que le partage soit équitable.

En politique la route est longue et le temps est roi…

References   [ + ]

1. Ferdinand Braudel, La dynamique du capitalisme, 1985
2. LES FRANÇAIS ET LA CANDIDATURE D’EMMANUEL MACRON À L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE 2017, http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=3327
3. Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014
4. Cécile Amar, Jusqu’ici tout va mal, Grasset, 2014
5. Terra Nova | Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? tnova.fr/rapports/gauche-quelle-majorite-electorale-pour-2012
6. Solène Davesne, “Emmanuel Macron dans les pas d’Arnaud Montebourg”, http://www.usinenouvelle.com/editorial/emmanuel-macron-dans-les-pas-d-arnaud-montebourg.N388100